Le blog d'Edmond Simeoni, militant corse de la première heure


La Corse, une île en voie d’émancipation

Rédigé le Mardi 5 Décembre 2017 à 09:49 | Lu 2639 fois


Hervé Cheuzeville, écrivain, familier du monde., nous livre une analyse de la situation de la Corse au 1er décembre 2017. La récapitulation est de qualité.



En cette froide soirée du 30 novembre 2017, des milliers de personnes s’étaient rassemblées sous un immense chapiteau blanc, près de la plage de l’Arinella, à Bastia. Oui, il faisait bien froid, mais l’ambiance y était très chaleureuse. La foule agitait frénétiquement des dizaines, que dis-je ? des centaines de drapeaux blancs frappés de la tête de maure. Il s’agissait du dernier grand rassemblement de soutien à la liste « Pè a Corsica[[1]]url:#_ftn1  » conduite par Gilles Simeoni, président sortant de l’exécutif corse, pour la campagne des élections territoriales dont le premier tour aura lieu dimanche 3 décembre. Cette ambiance, ces drapeaux, ces chants et ces discours me ramenèrent soudain quarante ans en arrière, du temps où, jeune homme, je participais à des rassemblements similaires, à Bastia, à Corti ou même à Paris. Que de chemin parcouru, depuis ! Que de drames aussi. Les acteurs des mobilisations des années 70 et 80 ont vieilli, certains ne sont plus. D’autres ont depuis longtemps pris la relève. Mais hier soir, j’ai retrouvé le même enthousiasme et la même foi qu’il y a quarante ans.
Le rassemblement d’hier m’a donné l’occasion de bavarder avec l’un des acteurs de ces années-là. Il était assis en toute discrétion au milieu d’autres militants et sympathisants, coiffé d’une casquette et bien emmitouflé pour faire face à la froidure de cette soirée. La vie de ce médecin de 83 ans se confond avec l’histoire de l’île depuis près de six décennies. Depuis 1960, pour être précis. Cette année-là, le gouvernement français de Michel Debré, sous l’autorité du général de Gaulle, avait comme projet insensé de faire sauter des bombes atomiques dans le massif de l’Argentella, non loin de Calvi.  À l’époque de cette affaire, Edmond Simeoni achevait ses études de médecine à Marseille. Ce projet gouvernemental contribua à réveiller la Corse et à la faire sortir d’une léthargie qui durait depuis le soulèvement de son peuple contre l’occupant nazi, en 1943. Avec le recul, il est même possible d’affirmer que l’affaire de l’Argentella constitua le catalyseur des évènements qui devaient par la suite s’enchaîner. C’est d’ailleurs ainsi que le Dr Edmond Simeoni analysait l’affaire, 50 ans plus tard. Pour lui, elle a prouvé « que les Corses étaient toujours capables de se défendre ! Ce combat de trois semaines a ainsi réveillé leurs potentialités à s’opposer à ce qui n’était pas juste. Il les a fait sortir d’une longue période de léthargie dans laquelle le système politique traditionnel s’employait à les maintenir. Le dossier de l’Argentella a ainsi enclenché un processus d’actions revendicatives qui, sur le terrain fiscal, économique, environnemental (l’affaire des boues rouges) a marqué une forte prise de conscience des Corses[[2]]url:#_ftn2 ». Nul doute que cette affaire aura joué un rôle essentiel dans sa propre prise de conscience et dans celle de nombreux Corses qui, par la suite, s’engagèrent dans la lutte pour le changement économique et politique et pour la renaissance culturelle. Ce combat est loin d’être terminé, tant les pouvoirs parisiens successifs ont toujours refusé de prendre en compte le mouvement de fond qui, depuis 1960, était en train de transcender la société corse. Le saupoudrage de mesures partielles et souvent inadéquates, décidées depuis Paris sans consultation, combiné avec des opérations néfastes (accaparement des terres agricoles, encouragement donné à un tourisme de masse ne profitant pas à la population et au développement de l’île, impunité pour les profiteurs et les corrompus, actions clandestines visant à créer l’affrontement entres Corses, répression policière et acharnement judiciaire aveugle) n’ont fait qu’aggraver la situation au fil des ans. Tout cela se déroulait sur fond de dénis de démocratie, grâce à des listes électorales truquées et à des urnes bourrées, pratiques tolérées voire même encouragées depuis Paris.
En août 1975, dans un discours historique prononcé à Corti, le Dr Simeoni faisait un diagnostic lucide en énonçant tous les maux dont souffrait la Corse et les réponses que son mouvement de l’époque, l’ARC[[3]]url:#_ftn3 , proposait. En réécoutant voici quelques jours ce discours que je qualifierais de fondateur, j’ai éprouvé un grand sentiment de tristesse et d’amertume. En effet, si le gouvernement de l’époque n’avait pas été aussi aveugle et aussi sourd, s’il n’avait pas choisi la voie de la répression brutale et le soutien à un système claniste clientéliste discrédité, s’il avait accepté le dialogue, la Corse aurait fait l’économie de 42 années de drames, de sang versé, de stagnation économique, de « nuit bleues » à répétition, de procès devant des cours d’exception et de centaines d’années de prison distribuées à des centaines de militants. Certes, ces quatre décennies de lutte ont aussi permis une véritable renaissance culturelle et une réappropriation de l’histoire de l’île. La mobilisation populaire a permis, en 1981, la « réouverture » de l’Université de Corse, fermée depuis… 1769 et l’annexion de la Corse par la France. La violence des nationalistes clandestins a cependant contribué à éloigner un tant soit peu les spéculateurs immobiliers avides qui s’apprêtaient, dans les années 60 et 70, à s’emparer, pour le bétonner, des plus beaux secteurs du littoral corse. Mais la Corse reste toujours largement sous-développée économiquement et en termes d’infrastructures, par rapport aux régions continentales.
Ce discours réécouté l’autre jour m’a ramené en 1975 et aux évènements d’Aleria qui s’ensuivirent. Comment peut-on oublier le déploiement de force stupéfiant ordonné par Michel Poniatowski, alors ministre de l’intérieur. Des hélicoptères, des véhicules blindés, un navire de la marine nationale et des forces de l’ordre surarmées envoyées réprimer une poignée de militants armés de quelques fusils de chasse symboliques alors qu’ils occupaient une cave vinicole appartenant à un gros propriétaire impliqué dans une escroquerie menaçant de ruiner des centaines de petits viticulteurs corses. Si un tel évènement s’était produit sur le continent, nul doute que seuls quelques gendarmes ou quelques CRS auraient été envoyés et que l’assaut n’aurait pas été donné. Puis eut lieu la tragique soirée d’émeutes à Bastia, conséquence directe de ce qui venait de se produire à Aleria. Le procès d’Edmond Simeoni et de ses compagnons en 1976, devant la Cour de Sureté de l’État, juridiction d’exception, fut un autre moment fort qui contribua à ma propre prise de conscience politique et à celle de milliers d’autres jeunes de ma génération.  Je n’ai pas oublié la messe célébrée en l’église Saint-Eustache, à Paris, à laquelle je participais avec des centaines de Corses de la diaspora, à la veille de l’ouverture du procès, ni les grands meetings de solidarité à la Mutualité. En août, Edmond Simeoni fut condamné à cinq ans de prison, dont deux avec sursis. En septembre 1976 à Bustanicu deux frères bergers étaient assassinés par un légionnaire déserteur. Cet évènement-là n’avait rien à voir avec les précédents, mais il a contribué à faire croître la tension et à exacerber le sentiment d’injustice et de révolte. Ce sentiment devait atteindre son paroxysme durant la nuit tragique d’Aiacciu, en janvier 1980, lorsque deux innocents, complètement étrangers aux évènements en cours, furent abattus par la police. Cela avait débuté quelques jours plus tôt à Bastelica, lorsque des militants nationalistes étaient parvenus à intercepter des agents d’une police parallèle et secrète, soutenue en sous-main par les services de la préfecture, et qu’ils tentèrent de tenir une conférence de presse pour révéler les identités de ces « barbouzes » et de leurs agissements clandestins. Au procès qui s’ensuivit, en février 1981, devant la Cour de Sureté de l’État, des peines de prison ferme furent infligées aux militants nationalistes, alors que les agents barbouzes n’ont jamais été inquiétés !
Ces décennies de lutte ont abouti en décembre 2015 à un véritable séisme politique qui vit l’élection de Gilles Simeoni à la tête de l’exécutif de la Collectivité Territoriale de la Corse. Celui qui était alors maire de Bastia n’était pas encore né, en 1960, lorsque se produisit la première grande mobilisation, contre le projet fou de l’Argentella. Gilles Simeoni n’est autre que le propre fils du Dr Edmond Simeoni ! Ce tremblement de terre, qui avait débuté avec la prise de la municipalité de Bastia en décembre 2014, a connu une réplique de forte intensité en juin 2017 avec l’envoi de trois députés nationalistes à l’Assemblée Nationale, sur les quatre que l’île envoie au Palais Bourbon. Ces succès électoraux consécutifs ont prouvé que le mouvement nationaliste était bel et bien enraciné, dans toutes les catégories sociales et dans toutes les zones géographiques de la Corse, en ville comme dans les villages. Ce mouvement décrit depuis les années 70 par les élites au pouvoir à Paris et leurs relais médiatiques parisiens comme « ultra minoritaire » a su mettre à bas, par la voie des urnes, des citadelles claniques établies depuis des générations, qu’elles se prétendaient de droite (les Rocca Serra dans le sud) ou de gauche (les Giacobbi dans le centre et leurs frères ennemis les Zuccarelli à Bastia).
Deux ans après ce tremblement de terre électoral, les Corses sont donc de nouveau appelés aux urnes, les dimanches 3 et 10 décembre, pour de nouvelles élections territoriales. Le mandat de l’assemblée élue en décembre 2015 n’aura en effet été que de deux années seulement, car, le 1er janvier 2018 naîtra la nouvelle collectivité unique, issue de la fusion des deux départements et de l’actuelle Collectivité Territoriale de la Corse. L’élection de la nouvelle assemblée, qui comptera désormais 63 sièges, marquera l’inauguration d’un nouveau statut pour l’île. Un de plus. Cette collectivité unique sera encore bien loin du statut qu’imposeraient pourtant l’insularité et le particularisme culturel, géographique et historique de la Corse : l’autonomie interne. Cette dernière est le seul statut qui permettrait à la Corse de se développer sans renier son caractère, de gérer ses propres affaires sans mettre à mal des liens vieux de 250 ans avec la France. Les adversaires de cette autonomie, tant à Paris que dans l’île, se plaisent à agiter le spectre de l’indépendance qui serait, selon eux, l’étape suivante, une fois l’autonomie obtenue. Ceux qui ont vécu en Tunisie ou au Maroc, dans les années 50, se souviennent en effet que l’autonomie interne fut le prélude au recouvrement de l’indépendance de ces deux nations. Mais tant le contexte historique que la situation qui prévalait là-bas sont différents de ce que vit aujourd’hui la Corse. Ces deux pays du sud de la Méditerranée étaient des protectorats et le but la France n’avait jamais été d’en faire des provinces françaises. Les structures étatiques, tant tunisiennes que marocaines, n’avaient jamais été abolies. L’hypothèse d’une indépendance n’avait donc jamais été exclue, tant par les Tunisiens et les Marocains que par les Français, du moins ceux qui avaient un tant soit peu d’ouverture d’esprit. Ailleurs, autonomie ne signifie pas accès ultérieur à l’indépendance. La Polynésie Française jouit d’un statut d’autonomie interne depuis bientôt quarante ans, et il n’a pas abouti à la proclamation de l’indépendance. La Bavière, la Sarre et les autres Landers allemands sont autonomes depuis la promulgation de la grundgesetz[[4]]url:#_ftn4 de la République Fédérale d’Allemagne en 1949. Cela a-t-il favorisé l’émergence d’une quelconque aspiration à l’indépendance ? Bien au contraire, cela a permis une saine gestion de ces entités historiquement disparates qui se sentent certainement davantage allemandes aujourd’hui qu’il y a un siècle. Que dire du système fédéral helvétique, qui a largement fait ses preuves depuis plusieurs siècles ? Les cantons sont responsables de leurs propres affaires, sans la moindre interférence centralisatrice du pouvoir fédéral. Cela n’empêche nullement les Suisses de se sentir profondément suisses, quelle que soit leur langue maternelle, tout en demeurant fortement attachés à leurs terroirs, qu’ils entendent bien continuer à gérer à leur guise. Dois-je également citer les exemples du Trentin, du Val d’Aoste et surtout des îles sœurs de Sicile et de Sardaigne, qui sont autant d’entités autonomes au sein de la République italienne, comme vont bientôt l’être également la Lombardie et la Vénétie ? Alors, pourquoi la Corse n’obtiendrait-elle pas un statut comparable, au sein de la République française ? Un tel statut lui permettrait de faire son grand retour dans son environnement naturel, d’abandonner sa déplorable condition de cul-de-sac de la France pour redevenir un carrefour méditerranéen en multipliant les échanges et les partenariats avec les îles et les contrées voisines. Le potentiel en ce domaine est immense et tant la France que la Corse profiteraient des retombées économiques que cette évolution devrait immanquablement entraîner.
Si je n’ai aucun doute quant au résultat des échéances électorales de ce mois de décembre, je suis malheureusement beaucoup moins optimiste en ce qui concerne la volonté du pouvoir central d’engager un dialogue sincère et constructif avec l’équipe qui dirigera la nouvelle collectivité unique. La recomposition politique occasionnée par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République ne semble pas avoir eu de retombées positives quant aux relations entre Paris et la Corse. En juin dernier, le nouveau premier ministre qualifiait les trois nouveaux élus nationalistes corses à l’Assemblée Nationale de députés « identitaires », ce qui, dans sa bouche, n’était certainement pas un compliment et qui est bien loin de refléter la réelle nature du nationalisme corse. Le seul signal positif est venu du ministre de l’intérieur qui, il y a peu, ne s’est pas déclaré hostile à une évolution vers un statut d’autonomie. Du côté corse, les gestes de bonne volonté se sont multipliés. Encore hier soir, Gilles Simeoni a répété que lui-même et son équipe se voyaient en « artisans de paix ». Le FLNC a, quant à lui, renoncé à la lutte armée depuis 2014 et ses partisans poursuivent à présent la lutte avec des moyens pacifiques en jouant le jeu démocratique. Emmanuel Macron est né deux ans après les évènements d’Aleria et un an après l’apparition du FLNC. Il a prouvé, lors de sa récente visite au Burkino Faso, qu’il savait se démarquer du langage et des attitudes de ses prédécesseurs et qu’il n’entendait pas se laisser piéger par le passé colonial de son pays. Se pourrait-il qu’à l’issue du second tour des élections territoriales de Corse, il se décide également à porter un regard neuf et sans préjugés sur la Corse et sur les relations entre la France et cette île de Méditerranée ? Quelques initiatives fortes de sa part, comme par exemple une amnistie générale pour tous les crimes et délits de nature politique, suffiraient à donner des gages de bonne volonté et à engager le dialogue dans un climat de confiance réciproque. Il pourrait aussi, lors d’une visite en Corse, s’arrêter un instant à Merusaglia afin d’y déposer une gerbe sur la tombe de Pasquale Paoli, geste qu’aucun de ses prédécesseurs n’a encore osé faire (y ont-ils seulement pensé ?)
Emmanuel Macron ne s’en doute peut-être pas, mais il a entre ses mains les clefs qui permettraient d’ouvrir la porte à un avenir qui pourrait être radieux en ce qui concerne les relations entre Paris et la Corse. Il a aussi les clefs qui lui donneront une opportunité unique de fermer définitivement la porte sur 250 années de condescendance, d’humiliations, de décisions aberrantes imposées d’en haut, de clientélisme et de politiques à courte vue. Saura-t-il saisir la chance historique qui s’offrira à lui, au lendemain du 10 décembre ? Nous le saurons très bientôt !
Hervé Cheuzeville, 1er décembre 2017.
 
 
 

[[1]]url:#_ftnref1 Pour la Corse.
[[2]]url:#_ftnref2 Propos tenus dans un entretien accordé au quotidien « Corse-Matin », paru dans son numéro du 14 avril 2010.
[[3]]url:#_ftnref3 Action pour la Renaissance de la Corse.
[[4]]url:#_ftnref4 Loi fondamentale.


Docteur Edmond Simeoni
Spécialiste de Gastro-entérologie - 78 ans
Marié, deux enfants, cinq petits enfants
Militant de la Corse depuis 1960



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